MEDITERRANEE


«Tout reste à apprendre»
Note de travail sur le projet « méditerranée » en cours,
par Jean Pallandre
Février 2005.

Tout reste à apprendre, tout reste à découvrir. Tout de l’écoute de l’autre et de l’écoute du mystère de notre participation à quelque chose qui n’est pas nous, qui n’est pas soi. L’attention sollicitée est extrême, inatteignable.
Quelque chose s’invente, se découvre là. Il n’y a pas à en juger, il s’agit d’y être. La phonographie est un geste exacerbé de participation au monde. La mise en jeu de phonographies dans un mode d’improvisation collectif est le prolongement de ce geste. Ne pas savoir où nous allons. Rester attentif à ce qui apparaît. Et ne rien vouloir communiquer d’autre que ce mouvement d’invention, de découverte infinie. Ce n’est rien d’un renoncement, mais plutôt un lâcher prise proche de la tension amoureuse : oser le jet de ce que nous sommes dans une relation inconnue.
Je me suis souvent demandé où se jouait l’articulation, ou la correspondance entre improvisation et phonographie. Pourquoi de ma part cette obstination à associer les amis et le bruit de leurs tuyaux à mes aventures phonographiques ? Oh… sans doute il y a là dessous quelque vieille peur de la solitude… mais je crois aussi à la réalité d’une correspondance profonde, de l’ordre d’une stratégie de la découverte. Je n’ai jamais su apprendre profondément le code établi du langage de la musique. Jamais pu apprendre à jouer la guitare que j’aime pourtant tellement entendre. J’y ai consacré des années d’efforts, sincères, persévérants, sans succès. Je n’ai jamais pu composer une pièce de musique électroacoustique qui s’inscrive un tant soit peu dans le canon du genre. Et ce n’est pas par refus, c’est bien par incompétence. Qu’est-ce que je fais? J’enfonce des portes ouvertes. Oui, mais j’ignore ce qui est derrière, et c’est moi qui franchis le seuil. Je ne veux pas savoir. J’écoute. Une voiture passe devant le micro… Rien de codé ici, l’automobiliste ne me parle pas, et le casque est pour moi seul. J’apprends. Je découvre. J’invente. Mais si je reste seul, le mouvement ne risque-t-il pas de se refermer? La porte claque, j’ai une “belle prise” que je n’ai plus qu’à encadrer! Je connais peu à peu les pièces de mon nouveau domaine et je consacre ma vie désormais à aller et venir de chambre en chambre : les portes sont closes, je les ouvre et les referme au gré des appels d’air, des vents de la reconnaissance, de la gratification, des appels du clan. Au contraire, si mon ami et son bruit griffent l’air où je nage, là, quand la voiture passe, où ici, quand le haut parleur la singe, si mon écoute est surprise encore, les vieilles portes peuvent bien se couvrir de mousse, tout reste à apprendre, tout reste à découvrir. Tout de l’écoute de l’autre et du mystère de ma participation à quelque chose qui n’est pas moi. Une phonographie est l’empreinte d’une histoire. Pourquoi “improviser” ce moment où les empreintes se mêlent? Où les histoires se redessinent? Parce que nous n’avons rien à dire que ceci : les empreintes se mêlent, les histoires se redessinent, et c’est un jeu du présent. Ton histoire est en cours.


Jean. 21 février 2005. Sainte Croix.


 

 




   
 

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