« LES SOULIERS »
Note d’intention
« Parmi la foultitude de sons qui nous entourent, il en est un qui nous colle aux pieds : le bruit de nos pas.
Les Souliers, projet d’installation sonore, se propose d’attirer notre attention vers ce bruit : d’écouter la marche du monde.
Fier, dynamique, sautillant, feutré, glissant, hésitant, esquissé, arrogant, hautain, aérien, terrien, régulier, décalé, pressé, de côté, de loup, en avant, grand, petit, en arrière … le pas est unique. Il est le fruit de l’alchimie délicate d’un être en mouvement dans un milieu, d’un homme en déplacement sur le sol. Le plus souvent, à la rencontre de ces deux pôles, le sol d’un côté, un homme de l’autre, se trouve un vêtement de pied : le soulier.
Ces trois éléments, homme-soulier-sol, sont en perpétuelle interaction.
Le sol et le soulier bouleversent l’homme.
Le soulier et l’homme bouleversent le sol.
L’homme et le sol bouleversent le soulier.
La diversité de ces interactions engendre une grande richesse de timbre et de rythme. Grâce à une pratique assidue, chaque couple homme-soulier devient, volontairement ou non, un couple musicien-instrument. Le regroupement, plus ou moins bref, de marcheurs nous fait repérer des trios et des quatuors au sein d'une foule. Parfois il s’agit plutôt d’un choeur accompagnant un soliste virtuose jouant des différences entre son pied droit et son pied gauche.
Le bruit des pas se révèle musical.
Une musique qui nous raconte une multitude d’histoires, de déplacements, de sols et d’allures.
Le bruit des pas est aussi le mélange d’expressions corporelles inconscientes et de détails soigneusement choisis. Il est ainsi capable d’exhiber des revendications et de trahir des émotions. Le frottement lymphatique d’une vielle basket sale et usée nous dit autre chose de son propriétaire que le "slic slac" des talons aiguilles entendu lors d’une nuit d’été. En effet, la fréquence des pas, la matière des semelles ou la façon d’attaquer le sol sont autant de symboles d’affirmation sociale et de prises de possession de la terre.
Le bruit des pas est un langage. Les Souliers est l’orchestre nous offrant ce foisonnement de pas.
Une trentaine de paires de chaussures miment la marche. Actionnées mécaniquement, elles piétinent et frottent le sol. Elles interprètent une partition où l’on reconnaît la valse d’un couple amoureux, une foule agitée, une armée déterminée, les errances d’un homme seul, une marche funèbre ou simplement des sons emmêlés les uns aux autres, bouleversants par leurs qualités et leurs arrangements.
L’orchestre est multiple. Il adapte l’organisation de ses effectifs en fonction de la partition jouée et du lieu investi. Il est apte à jouer des pièces pour orchestre symphonique avec divers pupitres de bottes en plastiques, escarpins, sabots et solistes en talons aiguilles.
Il peut aussi, avec la même virtuosité, prendre la forme d’un groupuscule dans un escalier, d’une ronde dans un kiosque, d’un aggloméra autour d’un banc public, d’une faction embusquée derrière un arbre, d’un alignement dans un couloir de centre d’art ou se repartir en deux quatuors et un trio pour jouer simultanément dans 3 pièces d’un appartement
Les Souliers, ensemble singulier, nous fait voyager autant dans le monde de la composition musicale bruitiste et acoustique, que dans celui de l’étude ethnologique d’un langage ancestral, probablement antérieur à la parole et au chant, le bruit des pas… »
Arno Fabre
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